CAMINADE
Mon travail s’inscrit dans une pratique développée à partir des années 1990, sur plus de trois décennies, au croisement de la photographie, des arts graphiques et des nouveaux médias.
Femme photographe à une époque encore largement dominée par des regards masculins, j’ai construit une œuvre nourrie par le déplacement, l’observation et l’expérience directe du monde.
Mes premiers travaux photographiques prennent forme dans un contexte où le voyage n’est pas encore standardisé ni massivement consommé. Le déplacement devient alors un espace d’errance, de disponibilité et d’ouverture à l’ailleurs. J’y développe une écriture photographique en noir et blanc, marquée par le flou, l’instabilité et la distance, faisant émerger une temporalité fragile, proche de la mémoire, du doute et de l’intuition.
Mes séries traversent différents territoires — Maroc, Espagne, Tchécosvaquie, Russie, New York — et interrogent la ville comme lieu de passage, de veille et de tension. Les paysages urbains, les silhouettes et les fragments du réel composent une cartographie sensible, oscillant entre présence et disparition. Ce travail s’ancre dans une période historiquement et politiquement troublée, marquée par le sida, le pessimisme lié aux crises économiques mondiales et les premiers bouleversements engendrés par l’ouverture progressive des frontières du Nord. Mes images portent les traces d’un monde instable, traversé par l’attente, l’inquiétude et la nécessité de repenser les frontières — géographiques, politiques et intimes.
Formée à la photographie mais aussi aux arts graphiques, et plus particulièrement à la typographie, j’ai étudié aux ateliers des Beaux-Arts de Toulouse auprès de Bernard Arin. Cette double formation a structuré durablement mon regard et mon intérêt pour les relations entre l’image et le texte, entre le visible et le lisible.
À partir des années 2000, je choisis de développer un langage visuel fondé sur l’image et la typographie animées, comme mise en œuvre d’une démarche résolument interdisciplinaire. Ce travail s’inscrit dans un croisement des pratiques — photographie, arts graphiques et nouveaux médias — où le mouvement, le rythme et le temps deviennent des composantes essentielles de l’écriture visuelle. Pendant plus de vingt-cinq ans, j’imagine, produis et collabore à de nombreux projets artistiques et culturels dans les domaines de la télévision (Paris Première, ARTE...), du documentaire, et pour divers lieux et institutions artistiques.
Au début des années 2010, face au constat d’un éloignement progressif du graphisme de ses préoccupations artistiques, et à la transformation du monde des médias — en particulier celui de la télévision — devenu un espace de moins en moins propice à la libre expérimentation, le retour à la production d’images photographiques s’impose comme une évidence.
Je reprends la photographie là où je l’avais laissée dans les années 1990, en réactivant les mêmes processus de production qui avaient structuré mon travail à cette époque : le voyage, le déplacement, l’usage d’un boîtier léger, et l’attention portée au temps long et à l’expérience directe des lieux. Cette reprise ne relève pas d’un retour nostalgique, mais d’une continuité consciente, nourrie par mes expériences précédentes et par une réflexion accrue sur les enjeux contemporains de l’image.
Depuis 2015, je développe plusieurs séries photographiques au long cours.
La série L’Île s’articule autour d’une réflexion sur des paysages dévastés par les laves volcaniques et les cendres. Elle interroge la transformation radicale du territoire, mais aussi le rapport à la mort et au feu, en résonance avec les pratiques hindouistes, où la crémation inscrit la disparition dans un cycle de transformation.
La série Paysages rassemble des images prises dans différents lieux et établit un parallèle entre paysage extérieur et paysage intérieur. Le territoire photographié devient une métaphore de l’érosion du temps et de la mémoire, accentuée par un traitement spécifique du tirage qui altère l’image et en révèle la fragilité.
Ou encore la série De Hiroshima à Nagasaki propose une réflexion sur l’image et la mémoire, interrogeant la capacité de la photographie à porter la trace d’événements qui excèdent toute représentation et à inscrire l’absence au cœur du visible.
Aujourd’hui, la réflexion sur la couleur en photographie est au cœur de ma démarche actuelle. Après un long travail en noir et blanc, la couleur apparaît comme une matière à part entière, capable de transformer la perception du temps, du paysage et de la mémoire. Elle devient un outil de questionnement, prolongeant les problématiques fondatrices de mon travail — errance, paysage, histoire et expérience intérieure — tout en ouvrant de nouvelles perspectives sur les formes contemporaines de l’image photographique.